« Arrêter de lutter contre ce qui est », ok, mais encore ?
C’est pourtant simple, tu te sens bien lorsque ton corps est en adéquation avec le réel, c’est à dire que tu arrêtes de lutter contre ce qui est….
Oui, c’est ce qui est dit est répété dans beaucoup de grandes agesses… Mais, soyons réaliste, je peux être en désaccord avec ce qui est, les choses ne sont pas toujours comme je le souhaite. C’est bien joli, ce discours, mais c’est un discours de mouton fataliste…
Oui, ça y ressemble, je vais t’expliquer un peu plus…Bien entendu que tu peux ne pas être en accord intellectuel (mental) avec ce qui se passe, ce n’est pas de cela qu’il s’agit Je vais afiner… (Dans ce texte, le terme « mental » renvoie à « qui utilise la pensée fabriquée par le cerveau »).
Avant d’agir, avant d’exprimer ton désaccord, il est fondamental que tu sois installé confortablement dans les choses telles qu’elles sont. Cela ne veut pas dire que tu sois d’accord avec comment c’est, avec comment les choses sont, cela veut juste dire que tu arrêtes de lutter contre le fait que ce soit comme c’est… « C’est comme c’est », ne veut pas dire que ça me plait, comment c’est…
Tu veux dire que j’accepte et je refuse en même temps ?
Oui, tu acceptes viscéralement, tu acceptes physiquement, tu dis que c’est ainsi… Et intellectuellement, tu trouves que cela ne va pas comme c’est… Cela ne se passe pas sur le même plan. Ce qui importe c’est qu’il y ait les deux plans… Deux plans qui co-existent
Deux plans, mais il n’y a qu’un monde ! Je lâche de plus en plus, ça fume la moquette !
Il n’y a qu’un réel. C’est quelque chose qui est là et auquel nous l’accédons pas. En revanche nous avons accès à l’interprétation du réel qui se fait dans nous, notre réalité. Cette interprétation se fait sur deux plans en même temps. Chacun interpéte le monde à sa façon. Ne serait-ce, par exemple, qu’une image, il n’y a pas deux yeux identiques, il n’y a pas deux aires visuelles cérébrales identiques… Nous voyons la chose à peu près de la même façon, mais pas exactement à l’identique…
Cela, je suis d’accord, tu l’expliques souvent, lorsque nous sommes trois dans une pièce, il y a 4 pièces. Chacun est dans sa pièce, ça fait 3 et en plus il y a la pièce en elle même, sans interprétation, cela fait 4… Ce sont des bases de physiologie, je n’ai rien à dire, mais là ce que tu dis, c’est que je regarde un arbre et j’en vois deux ?
Non, tu es dans une situation, dans un lieu et tu regardes un arbre. Ton corps et ton mental réagissent, chacun à leur façon à ce lieu, à cette situation et à cet arbre.
Tu me dis que je perçois le monde par mon corps et que cette perception corporelle est différente de celle de mon mental, c’est bien cela ?
Oui, c’est plus facile à comprendre si tu te dis qu’il y a deux régistres d’interprétation des informations qui nous arrivent. Mais l’interprétation est une mise en forme de la perception… D’abord perception, ensuite interprétation… A propos de perception, François Roustang employait deux termes : D’un côté la « perceptude » (corps), de l’autre la « perception » (mental).
Je commence un peu à saisir, je te remercie de développer…
La « perception » c’est facile, c’est un mode de décryptage du monde dans lequel les choses sont distinctes, séparées et mesurables. Il y a ton corps qui a un contour, il y a des habits que tu peux nommer et cathégoriser, il y a des mots qui désignent ; qui séparent, il y a de la discrimination, tu peux qualifier et quantifier.
Ok, ça je comprends.
La « perceptude » est plus compliquée à saisir car justement, pas de mots, pas de séparation. Je développe : Lorsque tu étais fœtus ou nourrisson, tu n ‘avais pas de notion, tout était indifférencié, tu ne savais pas que ton corps avait un contour, il n’y avait pas de mots… Il y avait une conscience, mais une conscience sans pensée… Il y avait une intelligence du corps, des ressentis très forts de l’environnent, en même temps, comme tu n’avais pas la notion de limite, tu étais l’environnement… Indifférenciation générale…Ton corps n’avait pas besoin de ton cerveau, il agissait et réagissait par sa propre intelligence….
Cela m’évoque le nouveau né qui rampe vers le sein de sa mère, les mouvements sont coordonnés, alors que le cerveau n’est pas assez développé pour coordonner tout ça..
Oui, c’est ça, un savoir direct du corps… Un premier plan de rapport au monde, sans pensée, sans séparation, une perception par l’ensemble du corps sans le mental.
Le mental arrive quand ?
Plusieurs mois après la naissance, il faut que le cerveau soit plutôt développé… En même temps arrivent le désir, le plaisir, la possibilité de contrôle et la culpabilité…
Voilà une sacré bascule !
On passe de la « perceptude » à la « perception », qui devient largement dominante…
Mais…
Deux modes de perception et deux plans d’interprétation du monde…
Tu veux dire que le premier plan est toujours là ?
Voilà… Nous sommes attentifs à la « perception », donc au deuxième plan, en oubliant que la « perceptude » est toujours là.
Deux plans bien séparés ou pas ?
Initialement, il y a d’abord le premier plan tout seul, puis le deuxième s’ajoute. Ensuite on peut considérer qu’ils sont en interaction tout en restant bien distincts…
Plus concrètement ?
La plupart des thérapeutes travaillent sur le deuxième plan, par la parole ou en utilisant le mental, mais parfois, à leur insu, l’ambiance d’une séance va agir sur le premier…
Le quel est dominant ?
Pour tout un chacun c’est le deuxième plan qui domine dans le quotidien en apparence…. Mais en fait, tout est déterminé par le premier, la moindre souffrance dans le premier plan va avoir beaucoup de conséquences sur le deuxième alors que l’inverse n’est pas vrai
.
A t’entendre, c’est le travail thérapeutique sur le premier plan qui est prioritaire…
Oui, c’est ce à quoi était arrivé Roustang à la fin de sa vie.
Pas lorsqu’il était psychanalyste ?
Non, pas du tout, en psychanalyse, il était, comme tout psychanalyste polarisé sur le deuxième plan, même si bien entendu, il se passe des choses sur le premier, mais ce n’est pas de cela qu’on s’occupe…. C’était pareil lorsqu’il était hypnothérapeute Ericksonnien, deuxième plan. Ce qui l’a ouvert à la « perceptude » et au premier plan (même s’il n’en parle pas en tant que plan, il parle de la « perceptude » et développe à partir de là), ce sont Herrigel puis Tchouang-Tseu, (grâce à jean François Billeter).
Evidemment, tu vas me dire qu’en Eïnothréapie, vous vous occupez de la « perceptude » et du premier plan….
Nous nous occupons des deux plans avec une priorité pour le premier plan, évidemment….
Évidemment…
Tu retrouves cela dans beaucoup de pratiques, qu’elles soient thérapeutiques ou non. Toutes les pratiques dans lesquelles tu te polarise sur les ressentis et non sur les pensées, Vipassana, Zazen, mais aussi certains Qiqong ou Seiki ou des pratiques ostéopathiques, etc… En fait, il y a beaucoup d’approches qui, que ce soit formulé ou non, utilisent cette distinction…
cerveau droit – cerveau gauche ?
Bien essayé ! Mais, deuxième plan….
Donc, je suis auprès de mon arbre et les deux plans sont là…
Oui, du sais de quel espèce il s’agit, (deuxième plan), il t’évoque des souvenirs (deuxième plan), tu le trouves beau ou pas (deuxième plan)… En sa présence, tu te sens bien, sa présence t’apaise (à priori, premier plan, sauf si c’est relié à un souvenir particulier). Tout se joue dans l’action que ce que dégage cet arbre a sur ton corps, pas dans ce qu’il évoque pour toi… C’est la relation arbre – corps qui est issue du premier plan…
C’est subtil !
Pour beaucoup de gens, ça l’est… Mais en fait, c’est la différence entre désirer une personne et être amoureux…. Le désir repose sur des critères objectifs, alors que l’amour, on ne l’explique pas….
Comme certains endroits dans lesquels on ne se sent pas bien sans qu’il y ait de critère mémoriel ou objectif pour expliquer cela ?
Voilà !
C’est pour ça que tu ramènes plein de choses à des questions d’ambiance
Oui…
Donc, pour reprendre le début de notre conversation, arrêter de lutter contre ce qui est, c’est une question de premier plan ?
C’est cela, c’est laisser le corps se laisser transformer par le monde tel qu’il est. Après, une fois que le corps s’est adapté, qu’il n’est plus en décalage, en lutte, alors on peut se servir du deuxième plan pour modifier le monde, s’ c’est notre choix…
L’hypnose est-il un moyen de travailler sur le premier plan ?
Certaines utilisation de certains états de transe (d’hypnose) le sont, d’autres non… Tout dépend de la posture du praticien…. Un bon praticien est présent au premier plan avec un peu de deuxième plan qui flotte…S’il est dans de la volonté, c’est fichu !
Pourquoi ?
La volonté appartient au deuxième plan… C’est ce pourquoi Roustang insistait autant sur l’absence de volonté. Je fais référence à son interview « hypnose, vide et sensorialité » de 2016 par Stephane Breton…. Bien entendu, Roustang parlait de « perceptude » et « perception », il ne parlait pas de premier au deuxième plan, ça se sont mes élucubrations !