Bonjour,
une personne m’a posé la question de savoir ce que signifie « faire le deuil ». En effet, elle a vécu la perte d’un enfant et l’idée que l’on puisse passer à autre chose comme s’il ne s’était rien passé la choque.
Oui !
Répondre à cela, de mon point de vue, implique de développer l’idée d’intégration d’un traumatisme. Notion complexe, susceptible d’intéresser beaucoup de monde, d’où cette vidéo :
Qu’est-ce que l’intégration d’un traumatisme ?
D’abord, qu’est-ce qu’un traumatisme ?
Voici quelques éléments permettant de construire une réponse satisfaisante :
Depuis notre vie embryonnaire, nous sommes en mouvement. Même la première cellule, le Zygote, est en mouvement, un mouvement d’extension – contraction qui se poursuit dans tout l’organisme tout au long de la vie. Ce mouvement ouverture-contraction se retrouve partout dans le vivant et est l’un des piliers des pratiques asiatiques traditionnelles.
Nous évoluons dans un environnement traversé de forces (électriques, physiques, physiologiques, etc), elles génèrent des mouvements permanents, plus ou moins rapides, dont l’amplitude est plus ou moins grande. Notre corps se développe en adéquation à ces forces, en adéquation à ces mouvements. Dans ce cadre, en nous appuyant sur les réflexions de Benjamin Watteau, il est pertinent de considérer que le bien-être peut être envisagé comme la capacité, non à conserver une forme, mais à pouvoir se laisser transformer en permanence, sans en être désorganisé. Le bien-être n’étant alors plus le résultat d’une action, mais la manifestation du bon fonctionnement de cette capacité d’adaptation à l’impermanence de l’environnement. Dit simplement, se sentir bien serait ainsi le reflet de la fluidité de l’organisme à se laisser transformer par les mouvements de la vie, sans lutter.
Lors de leur développement, à partir d’un certain niveau de complexité, les organismes développent des capacités à se protéger. L’objectif de cette protection étant de conserver leur intégrité et leur stabilité structurelle (Autopoïèse, voir Maturana et Varela). Ainsi, apparaissent des systèmes, plus ou moins complexes, visant à garantir sa survie, plus ou moins longue, à l’organisme. Certains de ces systèmes sont extrêmement élaborés et complexes, avec des systèmes de défense, des mécanismes d’alerte à plusieurs niveaux et une mémorisation du moindre agresseur ou de la moindre situation d’agression. Une agression étant un événement venant interrompre ou perturber l’adaptation, donc le mouvement.
Fréquemment, une agression déclenche un arrêt du mouvement accompagné d’un arrêt de la pensée, on parle alors de sidération, quelque chose se fige.
Lors d’une sidération, la pensée est stoppée, la personne sidérée se trouve vulnérable aux ordres qu’elle peut recevoir. Cette intrusion mentale est souvent utilisée par des pratiques de manipulation dans des cadres pervers ou dans des cadres hypno thérapeutiques.
Au cours de la sidération, si l’organisme agressé en possède, les neurones miroirs fonctionnent. Ainsi, lors d’une agression, pour les espèces concernées, dont l’humain, le cerveau reproduit les faits et gestes de l’agresseur. Pour le cerveau, cela crée la possibilité de reproduire le comportement de l’agresseur. La victime d’agression se retrouve ainsi, à son insu, en agresseur potentiel, ce qui peut entraîner du mal-être après la sidération, parfois sur de longues périodes.
Après une sidération, le cerveau, par son mécanisme d’apprentissage, va rechercher s’il a déjà vécu des sidérations ressemblantes. Ainsi, une sidération peut en rouvrir de plus ancienne et déclencher des mal-être profonds semblant disproportionnés à l’agression évoquée.
Dans la mesure où elle se glisse partout chez l’être humain, une sidération s’accompagne, en général, de l’apparition, peu de temps après, de culpabilité, .
Après une agression, il y aura, si les choses se passent bien, soit une reprise de l’adaptation comme s’il ne s’était rien passé, soit une modification non structurelle ou très locale de l’organisme qui continuera son adaptation en ayant intégré les modifications consécutives à l’agression. En ce deuxième cas, j’emploie le terme de bifurcation. Si les choses se passent mal, il y aura un arrêt plus ou moins important de l’adaptation, certaines zones de l’organisme cessant de s’adapter ou la totalité de l’organisme se figeant dans la posture présente lors de l’agression. Cela conduira, plus ou moins rapidement, à un processus morbide et éventuellement à la mort de l’organisme.
Chez l’humain, l’adaptation se fait par le corps :
Les neurosciences (Damasio), ont montré que l’influx nerveux dans le cerveau traverse trois grandes zones, sensations d’abord, émotions ensuite et enfin pensée. « Les pensées sont des effets secondaires des émotions » (Damasio), cela introduit introduit au fait que les émotions sont des effets secondaires des sensations. Pour modifier les pensées, il suffit donc de modifier les sensations.
La théorie Polyvagale (Dana et Porges), montre que le cerveau est d’abord un récepteur d’informations (80%) et ensuite un émetteur d’informations (20%). Ainsi, le reste du corps mène le cerveau et non l’inverse comme on le croyait jusqu’à récemment.
Ces travaux remettent en cause en profondeur la croyance que la pensée et l’intelligence pourraient tout résoudre et surtout ces travaux montrent la nécessité de moments dans lesquels les productions mentales arrêtent de venir interférer sur les capacités spontanées d’adaptation du corps. D’où le recours à des pratiques relevant du « lâcher-prise », c’est-à-dire de pratiques dans lesquelles l’individu arrête de lutter contre les mouvements du vivant, et au contraire, se laisse transformer par eux.
La notion de psychisme s’appuyant sur une séparation entre somatique et psychique, dans laquelle le psychisme est un éther, un gaz, ne résiste pas à l’avancée des neurosciences et des sciences en général. Ainsi, apparaît l’hypothèse d’un « système immunitaire comportemental », fonctionnant en miroir et en complémentarité avec le système immunitaire habituel. Ce système immunitaire comportemental s’appuie, du point de vue de la mémorisation des agressions, sur le système des fascias. La mémorisation d’agression, d’ambiance d’agression ou d’agresseur se faisant par assèchement, perte de souplesse ou parfois inflammation des fascias.
Ces éléments permettent de définir un traumatisme :
Il y a traumatisme lorsque, suite à une modification rapide de l’environnement, par exemple une agression, un accident ou un décès, etc. Le corps réagi par une sidération et que cette sidération a laissé une trace qui s’est engrammée dans des fascias, il faut les deux conditions pour que l’on parle de traumatisme. Les neurones miroirs, la culpabilité, le réveil de sidérations passées, sont des intensificateurs du traumatisme.
Cela signifie qu’en lieu et place de l’adaptation a eu lieu un arrêt du mouvement, un figement. C’est la première condition. Et qu’au cours de la sidération le corps a été envahi par l’ambiance dans laquelle s’est déroulée cette sidération. C’est cette ambiance qui va déterminer si le traumatisme va laisser des traces. La présence de traces de la sidération dans les fascias est la deuxième condition de la création d’un traumatisme.
Bien entendu, il arrive qu’une sidération ait lieu dans une ambiance qui ne déclenche pas l’apparition de trace dans le corps.
Nous arrivons maintenant à l’intégration du traumatisme :
Comme nous l’avons vu, une sidération peut déclencher diverses conséquences :
S’il n’y a pas de trace, donc pas de traumatisme, il y aura une reprise de l’adaptation comme s’il ne s’était rien passé.
S’il y a traumatisme, il y aura un arrêt plus ou moins important de l’adaptation, certaines zones de l’organisme cessant de s’adapter ou la totalité de l’organisme se figeant dans la configuration présente lors de l’agression. Cela conduira, plus ou moins rapidement, à l’apparition de symptômes plus ou moins handicapants. En tous les cas, quelque chose se sera arrêté dans la vie de la personne, restera coincé à l’instant de la sidération et cela agira de façon douloureuse sur la vie de la personne.
Dans certains cas, avec ou sans accompagnement, cela dépend des personnes, des circonstances et des histoires, ce qui était figé peut se remettre en mouvement. Cela constitue dans une bifurcation. Dans ces cas, il y aura eu un temps d’arrêt du mouvement, puis une reprise. Simplement, comme il y aura eu ce temps d’arrêt, l’adaptation se fera différemment de s’il n’y avait pas eu cet arrêt. La personne adoptera des mouvements internes différents de s’il n’y avait pas eu cet arrêt. C’est ce qui s’opère, par exemple lors d’un suivi en eïno. La résolution du traumatisme ne fait pas revenir la personne dans la configuration qui était la sienne avant le traumatisme. Il n’y a pas un continuum bien linéaire, il y a bifurcation. La personne est changée en profondeur par l’expérience vécue. Son corps n’aura pas effacé le traumatisme, il l’aura intégré, dissout, nous pouvons alors parler d’intégration du traumatisme.
Par exemple, un deuil, suite au décès prématuré d’une personne proche, est souvent un traumatisme. Le passage, de la situation « l’autre est vivant » à « l’autre est décédé », est de toutes les façon une modification profonde et brutale de l’environnement, même si l’on s’y prépare.
Il est fréquent de rencontrer des familles chez lesquelles le décès n’a pas été intégré. La souffrance est trop forte et elle empêche la reprise d’une grande partie de l’adaptation. Par exemple, un enfant, quoi que mort, occupe une place dominante dans la vie familiale, au détriment des autres enfants, vivants. Ou une personne ressasse en boucle les éléments de la vie de l’enfant, comme si, depuis son décès, il ne s’était rien passé. Ou encore, un enfant a été conçu afin de remplacer l’enfant disparu et ce nouvel enfant porte le poids de l’absence de l’enfant décédé, etc. Ces familles n’ont pas vécu de bifurcation, le temps s’est arrêté au décès de l’enfant.
Pour d’autres familles, un processus va avoir lieu, avec ou sans accompagnement, parfois peu de temps après le décès, parfois des années après. Le processus, dit « processus de deuil » comprend des étapes qui ont été fréquemment documentées, les plus connues sont les étapes du deuil de Kübler-Ross. Ces étapes visant à arriver à ce qui est appelé « la phase d’acceptation ». Je trouve le terme « acceptation » trop connoté intellectuellement. Il ne s’agit pas de comprendre puis d’accepter, il s’agit d’une transformation profonde du corps qui s’est adapté à cet autre monde, un monde sans l’enfant vivant. D’où l’usage du terme « intégration ».
Autre exemple, lors d’un viol, les mécanismes seront les même, sidération – apparition de trace. La sortie du traumatisme, qu’un syndrome de stress post traumatique se soit installé ou pas, impliquera aussi une profonde réorganisation du corps de la personne. Évidemment, en eïno, une attention particulière sera portée aux traces d’ambiance, à l’effet des neurones miroirs et à la culpabilité. L’objectif n’étant pas d’effacer ce qui s’est passé, mais de permettre une intégration qui se traduise par une bifurcation.
En conclusion :
François Roustang nous invitait toujours à distinguer la perception (perception des formes) de la perceptude (perception du fond), il insistait sur la présence permanente de deux rapports au monde, en même temps…
Dans mes travaux, je travaille sur deux consciences, ou sur deux aspects de la conscience, ça se discute. Lors de la période qui va de la vie embryonnaire à quelques mois après la naissance, une conscience sans pensée est présente. Puis, avec le développement du cerveau, se développe une conscience avec pensée. Les deux consciences cohabitant ensuite avec une dominante de la conscience avec pensée. Les pratiques méditatives et l’eïnothérapie permettant de laisser la conscience sans pensée reprendre le dessus.
Se cantonner à la pensée ou à l’imaginaire pour travailler sur un traumatisme, c’est toujours confondre la cause et l’effet. C’est travailler sur les conséquences du traumatisme, les symptôme et non sur la cause, c’est à dire la présence des traces laissées par le traumatisme. Cela aide à contourner des répercussions du traumatisme. Les traces du traumatisme créent des manifestations et s’occuper de ces manifestations aide les gens, mais, dans le fond, rien n’est résolu, il n’y a pas de bifurcation.
En tant que praticien, l’intégration du traumatisme demande de passer à une autre dimension, de ne pas rester sur de l’aménagement autour du symptôme. Il s’agit de permettre un état de transe permettant l’accès à la conscience sans pensée. C’est ce que nous faisons en eïno. Les traces du traumatisme perturbent l’accès à la conscience sans pensée, une tension très forte s’impose. La seule façon de retrouver l’accès à la conscience sans pensée est de laisser la tension faire ce qu’elle a à faire, c’est l’acceptation de la vulnérabilité, l’acceptation de n’avoir pas d’importance, de se laisser faire. En séance, après un temps, plus ou moins long, la tension diminue puis disparaît, le mouvement de la vie se reprend. Voilà qui suppose l’acceptation de la vulnérabilité et l’acceptation de vivre une expérience désagréable pendant un temps plus ou moins long, ce qui est difficile pour beaucoup de personnes…
Je vais voir un praticien car je n’arrive plus à vivre, je veux prendre soin de moi, car bien entendu, comme tout le monde, je m’attache de l’importance. Et voilà que, pour vivre à nouveau, il va me falloir ne plus m’attacher d’importance… Magnifique paradoxe de l’accès au bien être…